Sur le sable

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Balnéaires – Crédit Frédéric Cornu

Après une incursion dans une ville d’Alep fantomatique puis sur les routes des États-Unis dans les années 1970, la galerie CRI des Lumières à Lunéville prend le pouls de la plage de Bray-Dunes à travers le travail du photographe Frédéric Cornu.

Souchon chantait un baiser sur la plage de Malo Bray-Dunes. Frédéric Cornu, photographe lillois, fredonne une autre chanson : celle de ceux qui la fréquentent. Dans cette série de portraits en noir et blanc, il capte des bribes de vies, un peu cabossées, riches de leurs défauts. Il transplante au cœur de son travail la beauté et la fragilité de corps qui ne se veulent ni esthétiques, ni commerciaux. Ils sont « glorieux », comme les décrit l’écrivain Thierry Hesse : « en leurs chairs éprouvées, [ils] révèlent alors l’histoire de leur seule subsistance. Ce qu’effacent à jamais les créatures sans qualités, sans accidents […] imperméables aux heurts, au vent qui souffle dans les dunes, aux peines si quotidiennes – des images de la mode ».

Une humanité portée aux nues

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Balnéaires – Crédits Frédéric Cornu

En nous faisant découvrir le travail de cet artiste, le CRI des Lumières (Carrefour des Regards et de l’Image) continue sur sa lignée de photographie « humaniste et sociale » que maintient par ses choix son directeur artistique, Éric Didym. « La problématique de la couleur est que, lorsqu’on regarde l’image, on ne voit dans un premier temps que ça. La question à se poser en tant que photographe est : est-ce qu’on raconte quelque chose ou se lance-t-on dans un acte esthétique ? », analyse celui-ci. Clairement, Frédéric Cornu a opté pour la première solution.

« Balnéaires », du 16 avril au 12 juin (fermé le mardi), place de la deuxième division de cavalerie au Château de Lunéville. Plus d’informations : www.crideslumieres.org.

 

Quand la terre parle

Les pétales de fleur de Mme Baumann - Crédits P.S. - G.L.

Les pétales de fleur de Mme Baumann – Crédits P.S. – G.L.

Sur le territoire lorrain, les deux dernières guerres ont laissé des traces discrètes mais indélébiles. Sous l’épiderme terrestre, certains soldats dorment encore, attendant une véritable sépulture. Deux passionnés, Gérard Louis et Philippe Sugg, tentent de reconstituer leurs histoires et de leur redonner si ce n’est une identité, au moins un lieu de repos définitif. Le devoir de mémoire en action.

Ce samedi 19 septembre 2015, une foule hétéroclite de militaires, d’officiels et de familles perturbe l’habituel calme du cimetière militaire de Gerbéviller, petit bourg à 15 km de Lunéville. Il est onze heures passé. Le soleil s’est glissé effrontément derrière une masse de nuages gris plomb. La marche funèbre de Chopin ponctue la progression de huit soldats du 1er Régiment d’Infanterie, qui, quatre par quatre, portent deux pauvres cercueils. A l’intérieur, les restes de neuf Poilus du 143e R.I. de Castelnaudary, morts le 5 septembre 1914 dans une forêt du Lunévillois. Henri Pajau, un autre combattant exhumé en même temps qu’eux mais identifié grâce à sa plaque, a déjà pu rejoindre sa terre natale, à Eus dans les Pyrénées Orientales. Un peu à l’écart, le regard brillant d’émotion, deux hommes suivent le cortège : Philippe Sugg et Gérard Louis. Ce sont eux qui ont permis que ces dix hommes aient enfin une sépulture. En quarante ans, ils ont retrouvé 42 corps de soldats, de 14-18 ou de 39-45 et de nationalités diverses.

Historiens de terrain

Philippe Sugg et Gérard Louis au moment de la découverte des corps des Poilus en 2014 - Crédits P.S. - G.L.

Philippe Sugg et Gérard Louis au moment de la découverte des corps des Poilus en 2014 – Crédits P.S. – G.L.

À l’origine passionnés par la seconde Guerre mondiale, les deux camarades de 58 et 68 ans passent au peigne fin le territoire tout autour de Lunéville. « Cela fait quarante ans qu’on recherche sur cette zone ; on la connaît au centimètre carré près », note avec un sourire Gérard Louis. Pour eux, qui se définissent comme des « historiens de terrain », ces recherches ne sont pas à prendre à la légère. Dans un coin de son garage, Philippe Sugg montre ses archives : deux longues rangées de classeurs, rouges pour les photos et bleus pour les textes, des rapports militaires aux déplacements de troupes. Sur la tranche, des noms de batailles ou de lieux.

En rouge et bleu

Cérémonie au cimetière de Gerbéviller en septembre 2015

Cérémonie au cimetière de Gerbéviller en septembre 2015

Dans le bois de Bareth, les dix Poilus ont été sortis de terre grâce à leur ténacité. « Il y a eu beaucoup d’affrontements dans le coin. On savait grâce à des documents que plusieurs dizaines de soldats étaient tombées pas loin. Il nous a fallu déterminer où en recherchant des traces de matériels, de munitions… Pourtant on ne s’attendait pas à trouver autant de corps. Ils sont tous passés entre nos mains ; cela a été très émouvant », notent-ils. Sur place, ils ont aussi repéré les empreintes d’une vie violemment arrêtée, un reste de chaussure, des fusils avec encore une balle dans la chambre à munition, un bout de tissu garance, probablement un morceau de pantalon. « Ce qui m’a fait drôle c’est de trouver un hameçon. L’un d’entre eux avait sur lui un nécessaire de pêche », se rappelle, ému, Gérard Louis. « Il avait sûrement ça dans sa poche », complète son compagnon d’enquête.

Casque allemand et lance-fusée

Philippe Sugg dans ses premières recherches

Philippe Sugg dans ses premières recherches

Cependant cette découverte n’est pas leur seul fait d’arme. « J’ai commencé, j’avais dix ans. Mes parents nous emmenaient mon frère et moi dans la forêt de Parroy où il y avait beaucoup de matériel. Dès l’âge de douze ans, je travaillais avec des démineurs de Metz ; je leur montrais les endroits où je repérais des choses. Au total, on a ramassé 25 000 munitions jusque dans les années 1980 », raconte Philippe Sugg. À peu près à la même époque, Gérard Louis connaissait le même parcours : « je venais souvent me promener à Parroy. On s’est certainement croisé sans se voir car on ne s’est rencontré vraiment qu’en 1997 ». Quant au premier objet qu’ils ont trouvé, pas besoin de fouiller leur mémoire pendant des heures, la réponse sort spontanément. Pour Philippe Sugg, c’était un casque allemand et pour Gérard Louis un fusil lance-fusée. « On se souvient mieux de ce genre de détail que de notre premier jouet », remarquent-ils avec humour.

Un passé apaisé

Cérémonie pour le soldat Hellums aux Etats-Unis - Crédits P.S. - G.L

Cérémonie pour le soldat Hellums aux Etats-Unis – Crédits P.S. – G.L

L’une de leur plus belle réussite ne les attendait pas dans le sol mais dans le regard des parents, proches ou lointains, de ces soldats français, américains ou allemands qu’ils pensaient perdus à jamais. En 2003, Gérard Louis déniche la plaque d’un caporal américain, Clayton Judge Hellums. En 1944, un char américain avait été détruit par un panzer allemand. Sur un équipage de cinq hommes, seulement deux survécurent avec de graves brûlures. Les trois autres, Clayton Hellums, Lawrence Harris et Donald Owens, patientaient depuis tout ce temps dans la forêt de Parroy. En 2006 et 2007, l’organisme américain chargé de rapatrier et mettre en terre les corps de soldats américains tombés au combat, le JPAC, vient fouiller le site avec l’aide des deux compères. « Le frère de Clayton Hellums, Dwight, a servi dans le Pacifique. Il l’a vu pour la dernière fois en 1942. Il était là pour la cérémonie d’enterrement aux États-Unis. J’ai aussi retrouvé sa fiancée, Martha, grâce à qui nous avons pu avoir une photo de l’équipage du tank », se remémore M. Louis. Les familles font aussi le déplacement pour voir les lieux où sont morts leurs proches, accompagnées et épaulées par ces deux passionnés.

Sur les traces d’Albert Schlegel

Albert J. Sclegel capitaine 335e escadron de chasse Cleveland OH

Albert J. Sclegel capitaine 335e escadron de chasse Cleveland OH

Aujourd’hui, Philippe Sugg et Gérard Louis sont sur une autre piste, celle du pilote Albert Schlegel, capitaine dans le 335ème escadron de chasse de l’US Air Force. « Des gens ont vu tomber un avion entre Saint-Clément et Chenevières le 28 août 1944. Albert Schlegel pilotait un bombardier et avait pour mission de faire exploser un train de munitions allemand. Au premier passage, il tape dans le mille. La gare de Saint-Clément a d’ailleurs été soufflée par l’explosion. Puis il a voulu faire demi-tour près de Chenevières pour repasser et s’est fait abattre ». Philippe Sugg et Gérard Louis joignent le geste à la parole en montrant son parcours sur une carte. Albert Schlegel est aussi le premier sur lequel ils enquêtent en connaissant déjà sa physionomie. Sur la photo, un beau visage apparaît, avec une fine moustache à la mode de l’époque. Lui aussi attend quelque part. Il ne reste plus qu’à laisser parler la terre.

Philippe Sugg et Gérard Louis ont monté un site où ils partagent une partie de leurs découvertes sur l’histoire de la région de Lunéville : http://www.histoire-lorraine.fr. Ils sont toujours à la recherche de photos ou documents d’époque pouvant les aider dans leurs enquêtes.

La plume sur le bout des doigts

©Maison Février Stella&Claudel

Un personnage discret se cache derrière les paillettes du music-hall et des défilés de mode : le plumassier. Au bien nommé château des Lumières, l’exposition « La plume entre mode et scène » met ce travailleur de l’ombre sous les feux des projecteurs. A voir jusqu’au 30 mars.

Pierre Cardin ou Emmanuel Ungaro, le Moulin Rouge ou le Lido, les grands noms de la haute-couture et du music-hall se sont réunis à Lunéville pour célébrer la plume. En accessoire ou en robe, sur un chapeau ou pour un éventail, les attributs perdus des faisans, autruches et drôles d’oiseaux finissent leur vie en beauté.

Mais avant de devenir la parure d’une étoile de la scène, la plume a fait un long voyage. Quittant le dos de son hôte, elle se retrouve au royaume du plumassier. Là elle est triée avec soin, lavée, puis doit subir une coloration : rose bonbon, noir vénéneux, un brin d’envoûtement pour lui donner de l’éclat. Gare au maillon faible, ces ornements subiront les attaques de la lumière et de la chaleur. Ils doivent donc être invulnérables et sont testés en conséquence. C’est seulement après qu’ils vont se transformer en « truc en plume ».

Les professionnels de ce royaume bigarré rencontrent aussi la barrière de la préservation de la faune. Depuis 1973 et la convention de Washington, certaines espèces sont protégées et les parures du héron, du paradis rouge et de l’aigrette ne peuvent plus être utilisées. D’autres oiseaux, comme l’oie ou le faisan, fournissent des plumes aux aspects variés. À titre d’exemple, la nageoire d’oie est une plume légère et souple. Son usage est donc complémentaire à celui de la palette d’oie, plus rigide et plus grande.

Quel panache !

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©L’Wren SCOTT

Sur les quatre entreprises plumassières encore présentes en France, deux sont mises à l’honneur : la maison Février et celle de Bruno Legeron. La première a été créée en 1929 par Monsieur et Madame Février et a été reprise par le Moulin Rouge en 2009. Elle a (des)habillé Mistinguette, Zizi Jeanmaire, Line Renaud ou plus récemment Dita Von Teese. L’établissement Legeron est encore plus vénérable. Établi depuis 1880, ce dernier a collaboré avec de grands couturiers comme Christian Dior ou Courrèges. La spécialité Legeron : la fabrication de fleurs artificielles dans des matières d’exception.

L’un comme l’autre ont la responsabilité de sauvegarder un savoir-faire datant de l’Antiquité, importé en France au XVIème siècle. La plumasserie connaît son apogée à la fin de XIXème siècle. À partir des années 1960, le panache tombe de la tête de ces dames en même temps que leurs chapeaux. Le nombre d’ateliers de plumassiers passe de plus de trois cents en 1900 à une cinquantaine en 1960.

Aujourd’hui entre mode et scène, le coeur de la plume balance. Dans les défilés, elle se joue des traditions. Elle est détournée façon cygne blanc, comme cette robe de Maurizio Galante présentée à l’exposition, ou extravagante et sensuelle chez Thierry Mugler. Dans le music-hall, cette petite chose légère laisse entrevoir la nudité, joue de façon mutine avec le corps, intrique et fait rêver. Que d’effets pour une toute petite plume.

Articles parus dans Lorraine Magazine #24 : http://www.lorrainemag.com/

Dans la tête

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