Sur le sable

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Balnéaires – Crédit Frédéric Cornu

Après une incursion dans une ville d’Alep fantomatique puis sur les routes des États-Unis dans les années 1970, la galerie CRI des Lumières à Lunéville prend le pouls de la plage de Bray-Dunes à travers le travail du photographe Frédéric Cornu.

Souchon chantait un baiser sur la plage de Malo Bray-Dunes. Frédéric Cornu, photographe lillois, fredonne une autre chanson : celle de ceux qui la fréquentent. Dans cette série de portraits en noir et blanc, il capte des bribes de vies, un peu cabossées, riches de leurs défauts. Il transplante au cœur de son travail la beauté et la fragilité de corps qui ne se veulent ni esthétiques, ni commerciaux. Ils sont « glorieux », comme les décrit l’écrivain Thierry Hesse : « en leurs chairs éprouvées, [ils] révèlent alors l’histoire de leur seule subsistance. Ce qu’effacent à jamais les créatures sans qualités, sans accidents […] imperméables aux heurts, au vent qui souffle dans les dunes, aux peines si quotidiennes – des images de la mode ».

Une humanité portée aux nues

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Balnéaires – Crédits Frédéric Cornu

En nous faisant découvrir le travail de cet artiste, le CRI des Lumières (Carrefour des Regards et de l’Image) continue sur sa lignée de photographie « humaniste et sociale » que maintient par ses choix son directeur artistique, Éric Didym. « La problématique de la couleur est que, lorsqu’on regarde l’image, on ne voit dans un premier temps que ça. La question à se poser en tant que photographe est : est-ce qu’on raconte quelque chose ou se lance-t-on dans un acte esthétique ? », analyse celui-ci. Clairement, Frédéric Cornu a opté pour la première solution.

« Balnéaires », du 16 avril au 12 juin (fermé le mardi), place de la deuxième division de cavalerie au Château de Lunéville. Plus d’informations : www.crideslumieres.org.

 

Un gars…

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Maxime H. @DR

Maxime Huylebroeck, l’art de la simplicité

Maxime Huylebroeck parcourt la Grande Région et même la France entière armé de son appareil photo et met en boîte les plus belles tables contemporaines. Par la force de sa passion, ce dernier a réussi à s’immiscer dans ce monde à part où l’art se mange avec les yeux et le cœur.

Quel est le rapport entre Zoro et Maxime H ? Tel l’homme en noir, le second signe son nom à la pointe de l’objectif d’un « H », qui veut dire Huylebroeck. Et puis, en photographie culinaire comme en escrime, il faut faire vite : « Les chefs sont des artistes. Ils créent des œuvres éphémères. La moindre mousse ou émulsion peut perdre sa tenue en quelques secondes », explique-t-il. Né au pays de la bande-dessinée, ce dernier est tombé dans la marmite de la photographie et de la gastronomie tout petit.

Rien n’est impossible

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Crédit Maxime H.

« Mon père est un amoureux de la photographie. Il la pratique en amateur mais m’a transmis sa passion très tôt. Les vacances, les moments familiaux, tout était prétexte à utiliser mon appareil. Quant à ma mère, elle est secrétaire de direction dans une école d’hôtellerie à Bruxelles. C’est elle qui m’a fait aimer la cuisine et m’a permis de côtoyer de grands chefs », raconte ce Lorrain d’adoption. Pour autant, dans son esprit, l’idée d’exercer cette activité de façon professionnelle ne s’impose pas tout de suite. D’abord lancé pendant trois ans dans des études spécialisées en publicité, le virus de la photographie culinaire ne vient le démanger que quelques années plus tard, après un stage de communication à Londres. « Je me suis aperçu que je n’étais pas fait pour rester dans un bureau toute le journée. Je me suis documenté ; j’ai regardé de nombreux livres photo. J’ai appris en autodidacte en faisant des erreurs et en les rectifiant. J’apprends toujours mais j’affine mon style », ajoute-t-il.

La confiance au creux de l’assiette

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Crédit Maxime H.

Entrer dans l’univers secret des chefs s’effectue sur la pointe des pieds, avec discrétion et en établissant un rapport particulier avec eux. Plus que dans d’autres milieux, en cuisine la confiance se gagne et Maxime H. l’a remportée à force de persévérance, de passion et en affirmant son identité photographique. Dans ce cadre la première rencontre est toujours décisive et détermine la suite de la collaboration. « C’est une grande famille. Pour pouvoir en faire partie, il faut être à l’écoute. J’essaie d’instaurer un climat de bonne humeur. Après il est nécessaire de s’adapter à chaque interlocuteur. Je peux travailler avec eux en plein service, dans l’ambiance stressante d’une cuisine en ordre de marche, ou lors des jours de fermeture où je prends plus le temps. Ce que je souhaite avant tout, c’est révéler la dimension artistique de leur métier ». Pâtissiers, cuisiniers, traiteurs, de nombreuses personnalités de la gastronomie lorraine ont succombé au style « Maxime H. » : une photographie simple, sobre et lumineuse.

Un bien joli tableau

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Crédit Maxime H.

Jusqu’au 22 janvier 2016, le Musée Aquarium de Nancy expose l’un de ses projets personnels : « Un plat, un chef ». « Depuis que je suis à Nancy, je tente de mettre en valeur les chefs de la région. Je voulais aussi les faire un peu sortir de leur cuisine. Avec cette série de portraits croisés, j’ai essayé de modifier aussi la manière de les montrer. Ils ne sont pas les bras croisés ou le long du corps comme on les voit souvent. Ici chaque cliché d’eux dévoile en partie leur personnalité », note-t-il. Et cette personnalité se lit doublement dans le plat dressé par le chef et son image. Et Maxime Huylebroeck aborde les plats de ses sujets comme une peinture. Toujours à l’écoute des tendances, le photographe s’inspire aussi de ce qu’il a pu voir et apprendre en histoire de l’art, lors de ses années d’études. Parmi ses sources d’inspiration, Mondrian a su retenir particulièrement son attention. On peut d’ailleurs retrouver dans les photographies du premier la simplicité du second. La seule différence est que les tableaux de Maxime H. se dégustent ensuite avec plaisir.

Plus d’infos sur maximeh.com.

… Une fille

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Karine Faby @DR

Karine Faby, au cœur de la transparence

D’abord portraitiste, Karine Faby a changé de sujets pour se pencher sur de plus grosses légumes à travers la photographie culinaire. Fascinée par la transparence, elle réveille les natures mortes gastronomiques en un coup de prise de vue.

« Si tes photos ne sont pas bonnes, c’est que tu n’es pas assez près », avertissait le mythique reporter-photographe Robert Capa. En photographie culinaire aussi, tout est question de bonne distance. Un cliché trop éloigné et les nuances des couleurs s’évanouissent, les textures s’affadissent. Une image mal fagotée peut rapidement ruiner le travail d’orfèvre d’un chef. Au départ plutôt spécialisée dans les portraits, sa formation de photographe a pimenté son approche de la gastronomie et des grands artistes de la cuisine française.

Un portrait en fines lamelles

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Crédit Karine Faby

« Il est certain que mon expérience de portraitiste m’a aidée à trouver mes repères dans l’univers de la photographie culinaire. Dans chaque plat, on peut retrouver la personnalité du chef qui l’a créé. D’ailleurs, le travail entre un chef et moi s’effectue en binôme. De son côté il dresse l’assiette, la met en scène. Je suis là pour la mettre en valeur et créer une ambiance », détaille-t-elle. Mais quelles raisons ont poussé cette spécialiste des natures vivantes à réveiller des mets « assoupis » ? Outre sa gourmandise, Karine Faby est dévorée par une autre passion, celle des produits de la nature, en tous genres et sous toutes leurs formes. Son premier cliché culinaire se matérialise dans une silhouette juteuse et colorée d’une mandarine de Corse. D’autres fruits et légumes se plieront par la suite aux envies de la photographe. Sur ces clichés, les radis bondissent et les citrons pétillent. De projets artistiques en rencontres professionnelles, la photographe culinaire va développer son style et son carnet d’adresses.

Mise au point sur la lumière

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Crédit Karine Faby

« Très souvent, les chefs avec qui je collabore ont d’abord flashé sur mes petites mises en scène végétales. La relation établie avec eux par la suite se base sur la confiance mais aussi la fidélité. Beaucoup gardent le même photographe culinaire quand celui qui correspond à leur sensibilité. C’est donc un grand privilège d’entrer dans leur univers », continue-t-elle. Toute la difficulté consiste pour elle à lutter contre le temps qui passe. « Un plat ne garde pas longtemps sa consistance et sa fraîcheur sous la lumière intense des projecteurs et il faut réussir à capter sa présentation idéale. Je cherche à recréer le jeu d’ombre et de lumière, à donner du volume et de la vie à ce que je photographie. J’aime beaucoup le travail des produits frais, organiques car j’aspire à restituer leur transparence, des nervures d’une feuille de clémentine à la texture fondante d’une viande ou d’un poisson ». Et comme elle ne recule pas devant les défis, Karine Faby affronte parfois les difficultés de la cuisine française : les plats en sauce.

La cuisine, tout un cinéma

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Crédit Karine Faby

Cherchant toujours à se réinventer, Karine Faby regarde avec attention les clichés du photographe culinaire Richard Haughton : « Il essaie de surprendre en modifiant les angles de prises de vue, en jouant avec les compositions des chefs. Pourtant, sa source d’inspiration ne vient curieusement pas de cette discipline mais plutôt du cinéma. Face au grand écran, elle nourrit notamment son travail de celui d’Henri Alekan, directeur de la photographie de grands cinéastes comme Jean Renoir, René Clément, Raoul Ruiz, Amos Gitai ou encore Wim Wenders. Admirative des photographes du début du XXe siècle, elle s’inspire de la manière dont la lumière, fortement contrastée, vient animer les objets. Finalement, le lien qu’elle tisse avec les chefs ressemble énormément à celui d’un directeur de la photographie et d’un réalisateur : l’un met en lumière les créations de l’autre.

Plus d’infos sur karinefaby.fr

Vincent Munier, poète d’un monde flottant

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Crédits DR

Parti régulièrement en expédition dans le Grand Nord ces six dernières années, le photographe animalier Vincent Munier n’est pas revenu les mains vides. L’ouvrage « Arctique », sorti en octobre dernier, retrace en images ses aventures avec toujours la même poésie.

L’image s’imprime sur la rétine puis s’évanouit lentement, laissant le tracé simple et délicat d’une silhouette de loup blanc au regard profond et tranquille ou d’harfang des neiges s’envolant gracieusement dans un paysage aussi blanc que son plumage. Regarder une photographie de Vincent Munier provoque la même sensation que plonger dans ces « ukiyo-e » ou estampes, poétiquement nommées par les Japonais « images du monde flottant ». Le trait, minimaliste, saisit avec subtilité l’essence des choses et des êtres et, en même temps, semble la soustraire en partie au regard, lointaine et proche en même temps.

Tempête de blanc

Crédits Vincent Munier

Crédits Vincent Munier

Dans son dernier opus, le photographe animalier continue son exploration de ce territoire en passe de disparaître : l’Arctique. « Je suis fasciné de voir que des animaux peuvent vivre là-bas, dans des conditions extrêmes. Le blanc me captive particulièrement : il efface le superflu, permet de ne garder que l’essentiel. J’ai grandi dans les Vosges et j’ai toujours aimé l’hiver. En cette saison, les hautes chaumes prennent l’apparence de toundra pelée de Laponie ! », livre-t-il. Les photographies sélectionnées par lui l’été dernier, en pleine canicule, retracent six années d’expéditions dans les contrées glacées de la Scandinavie ou des îles septentrionales du Nunavut, au Canada. Ces virées en solitaire et sans assistance, Vincent Munier les a préparées patiemment et graduellement, se frottant d’abord aux sommets vosgiens, puis à ceux des pays de l’Est, sur la péninsule russe du Kamtchatka, et enfin le « High Arctic » et l’île d’Ellesmere. « Un vrai chemin de vie », souligne-t-il. Sur la couverture, un instant incroyable a été gravé : la rencontre du photographe avec une meute de neuf loups arctiques.

Fondu au noir

Crédits Vincent Munier

Crédits Vincent Munier

« Ça fait des jours que je vous attends », l’entend-t-on souffler, entre soulagement et bonheur, sur une vidéo tournée alors. « C’est le moment le plus fort de ma vie de photographe », confie ce dernier. En tournant les pages d’« Arctique », le lecteur aussi ressent au creux de son ventre cet amour infini pour ces animaux dont Vincent Munier capture les images. Il réalise ainsi un travail d’hommage et surtout d’alerte : « Nous avons voulu laisser parler les photographies, sans texte ni légende. Juste de la photographie pour inviter le lecteur à s’immerger dans cette féerie du blanc. En filigrane, malgré tout, il y a ce message d’une banquise arctique qui va disparaître. Et sa blancheur est remplacée peu à peu par le noir de l’océan », ajoute-t-il. Accompagné d’un carnet de voyage, « Arctique » vaut tous les discours sur la préservation de la planète. Actuellement en Antarctique pour la mission « Wildtouch » en compagnie du cinéaste Luc Jacquet, Vincent Munier continue d’enregistrer les ultimes beautés de ce monde en danger.

« Arctique »,de Vincent Munier, publié aux éditions Kobalann avec livre de photographies et carnet d’expédition. Renseignements : http://www.vincentmunier.com / http://www.kobalann.com.

Le savon d’Alep : patrimoine en danger

Marc Lavaud - 2014

Marc Lavaud – 2014

Jusqu’au 14 février, l’exposition Sapun Ghar ressuscite un petit morceau doux et parfumé de Syrie. À la GaleriMur et à la Porte des Allemands de Metz, Marc Lavaud raconte en trente-sept photographies l’histoire du savon d’Alep et de ceux qui le fabriquent. Echos d’un autre temps.

Après sa population, le patrimoine d’un pays est souvent la deuxième victime de la guerre. Les conflits en Syrie ont fait plus de 200 000 morts depuis mars 2011 et détruisent aussi petit à petit des pans de son histoire. Au total, 290 sites syriens ont subis des dommages : les vieilles villes de Damas, d’Alep, le krak des Chevaliers, Palmyre et d’innombrables monuments religieux ou civils. Au milieu de ses ruines, un trésor immatériel, presque anodin, résiste : le savon d’Alep. Sa recette reste inchangée depuis l’Antiquité. Un peu de soude végétale, de l’huile d’olives et de baies de laurier, et voilà que ce petit pain beige-marron au cœur vert fait le tour du monde. « Il est l’ancêtre du savon de Marseille, ramené en Occident par les Croisés. C’est aussi le premier savon solide donc facilement transportable et commercialisable », explique Marc Lavaud, photographe à l’origine de l’exposition.

Sur la piste du savon

Marc Lavaud - 2014

Marc Lavaud – 2014

Il y a un an Ève Lemarchand, présidente de l’association la GaleriMur à Metz, découvre au détour d’un salon de la photographie à Paris le travail du cofondateur de l’école Graine de photographe. « Sapun Ghar n’est qu’une partie d’un reportage beaucoup plus complet  sur l’industrie des oléagineux et du savon à travers le monde. Il suit tout le processus de création, de la récolte des olives à la fabrication du savon », affirme-t-elle. Aux racines de ce documentaire au long cours, l’envie de voyages et de rencontres. Après cinq ans aux côtés de Yann Arthus-Bertrand, Marc Lavaud se met à son compte et voit ainsi ses excursions à l’étranger fortement diminuer. « Je me suis dit que cet objet en particulier pouvait être une bonne excuse pour reprendre la route. Aujourd’hui, toute personne possédant une salle de bain a forcément un bout de savon. Au-delà de sa fonction quotidienne, il entraîne aussi une réflexion sur des questions environnementales, sociales, économiques. Quant au savon d’Alep, il est incontournable », raconte le photographe.

Fruit du temps

Marc Lavaud - 2014

Marc Lavaud – 2014

En 2008 et 2009, Marc Lavaud se rend donc en Syrie, d’abord pour la récolte des olives en octobre et novembre puis en tout début de l’année suivante, pour la fabrication du savon. Ce dernier est un produit du temps et met neuf mois à sécher avant d’arriver jusqu’à nous. Aujourd’hui les savonneries d’Alep, en partie détruites, sont à l’arrêt. « Fateh Didier Chehadeh, un des fabricants de savon qui m’a accueilli, est réfugié à Strasbourg. Il n’a plus de contact avec ses anciens collaborateurs. Certains, ceux qui ont un peu d’argent, sont partis à l’étranger. D’autres se sont engagés dans la guérilla », rapporte-t-il.  En témoignage de ce passé, les photographies de Marc Lavaud ravivent une couleur typiquement syrienne : le vert. Celui des olives, celui de son savon légendaire et celui de l’espoir, aussi.

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Exposition Sapun Ghar jusqu’au 14 février, du jeudi au samedi à la GaleriMur et à la Porte des Allemands. Plus d’infos sur http://www.lagalerimur.fr/.

La méridienne du coeur

Dunkerque plage - 2° 20’ 41 - 51° 03’ 38 - Alt 4 m - Crédits Jean-Michel Leligny

Dunkerque plage – 2° 20’ 41 – 51° 03’ 38 – Alt 4 m – Crédits Jean-Michel Leligny

Sur la route, avec juste un vélo et l’envie d’explorer la France autrement, Jean-Michel Leligny est parti la photographier le temps d’un été. Sur 1800 km, il a longé le méridien de Paris, de Dunkerque jusqu’à la frontière espagnole. Voyage à contretemps. 

2°20, la longitude du méridien de Paris. Il s’étend de Dunkerque dans le Nord à Prats-de-Mollo-la-Preste sur la frontière espagnole au sud. Depuis l’an 2000, il a repris des formes et des couleurs sous l’impulsion de l’architecte Paul Chemetov. Le méridien de Paris s’est transformé en Méridienne verte, bordée d’arbres et de plaques, qui la matérialisent dans les villes ou sur les routes. Au cours de l’été 2011, Jean-Michel Leligny l’a longée avec pour seule compagnie son appareil photo et un VTT. Il en a ramené des photographies réunies dans l’ouvrage « 2°20. La France par le milieu ». « J’ai toujours été fasciné par les gens qui réalisaient un tour du monde en vélo. Pour un greffé du cœur comme moi, ce rêve était inaccessible », raconte le journaliste et photographe normand. Cela ne l’empêche pas de se lancer dans ce projet photographique sur cette « France du milieu ». Le choix du vélo comme mode de déplacement devient vite une évidence : « En voyageant ainsi, on est plus attentif à ce qui nous entoure et on a plus de temps pour découvrir des banalités. J’ai pu photographier ce que les gens voient tous les jours mais ne remarquent plus ».

Désert

Bellegarde en Marche - 2° 17’ 91 - 45° 59’ 25 - Alt 624 m - Crédits Jean-Michel Leligny

Bellegarde en Marche – 2° 17’ 91 – 45° 59’ 25 – Alt 624 m – Crédits Jean-Michel Leligny

Première photo et déjà l’esprit de l’expédition à venir se fige sur la pellicule. Sur un parking vide, coincé entre la plage de Dunkerque et les usines, le vendeur de glace attend des clients qui ne viendront pas. En ce jour de juillet, il fait froid. Cet  Espagnol ayant fui son pays sera le premier d’une longue série de portraits. Solitaire sur les routes d’une France estivale endormie, Jean-Michel Leligny se « nettoie l’œil » et prend le temps de s’intéresser à ces Français de la méridienne. À chaque rencontre, à chaque arrêt, le photographe ne prend qu’un seul cliché puis reprend sa course au bruit des pneus sur le bitume et du cliquètement du pédalier. « J’ai parfois eu l’impression de traverser un désert, un pays abandonné où il n’y a plus de vie. En été, les gens ne sortent presque pas dehors. Du coup, ceux que j’ai photographiés sont d’une certaine typologie. Ils ont le temps de s’arrêter un instant et de me parler d’eux. Certaines rencontres m’ont foutu le cafard, d’autres m’ont enthousiasmé. Mais de toute façon, la photographie permet toujours d’établir un lien », se remémore-t-il.

Péripéties

Herlin le Sec - 2° 19’ 80 - 50° 21’ 85 - Alt 146 m - Crédits Jean-Michel Leligny

Herlin le Sec – 2° 19’ 80 – 50° 21’ 85 – Alt 146 m – Crédits Jean-Michel Leligny

Le challenge à relever est aussi sportif : 1800 km à pédaler en seulement un mois, entre juillet et août. Pour ce cycliste amateur, le défi était donc de taille. Son VTT est un vieux compagnon de balade aménagé en vélo de route, avec des portes bagages étanches pour son appareil et une tente pour camper. En chemin, son destrier métallique se révèle légèrement capricieux. « En fait je n’étais pas si bien préparé. La veille du départ, j’ai acheté une chambre à air d’urgence, qui s’est révélée poreuse, et une pompe à vélo, qui fonctionnait mal. Les premiers jours je n’ai pas arrêté de crever. Une fois arrivé à Paris, je me suis aussitôt rendu au marché aux puces et un marchand de vélo m’a dépanné avec un meilleur matériel », explique-t-il.  Paradoxalement, dans ce voyage riche de rencontres, un « vide de sens » s’installe : centres villes abandonnés, périphéries surpeuplées et urbanisme sans logique. Une image synthétise cette idée : un rond-point comme il en existe tant, inutile au milieu d’une campagne défigurée. Sur ses deux roues, Jean-Michel Leligny n’a peut-être pas réaliser son tour du monde mais il a su capter la France du milieu avec justesse, marquée tour à tour par la solitude ou la douceur de vivre. Et le temps, sur ses clichés, semble presque palpable… Il faut juste le chercher dans l’espace entre ses personnages et le cadre.

« 2°20. La France par le milieu », de Jean-Michel Leligny est paru aux Éditions de Juillet et a fait l’objet de plusieurs expositions dont une à la dernière Biennale de Nancy. Plus d’informations : 

http://www.editionsdejuillet.com/collections/photographies/products/2-20-la-france-par-le-milieu

Plonk et Replonk, un collectif timbré

Crédits Plonk et Replonk /   Editions Hoebeke

Crédits Plonk et Replonk / Editions Hoebeke

Pourvoyeur de délicieuses bêtises et provocateur d’humour, Plonk et Replonk se lance à la conquête de Nancy avec l’exposition « Moments durables et métiers éphémères ». Dès le 15 janvier, les pitreries du collectif jurassien envahissent la galerie Lillebonne. Une bonne tranche de « poilade » en perspective.

Au commencement était la verve. Celle de Plonk et Replonk s’est immiscée dans le cœur des libraires français bien avant de prendre place sur les murs, dans les étagères ou dans les boîtes aux lettres de nouveaux convertis. Derrière ce nom énigmatique se dissimule un triumvirat déjanté, et cent pour cent garanti sans tyrannie, formé en 1995 au bas des sommets du Jura suisse.  Les frères Jacques et Hubert Froidevaux et Miguel-Angel Morales travaillent l’humour à la chaîne, dans un élan presque fordiste, et s’appliquent à détourner les sages images de cartes postales 1900 en scénettes bizarrilantes (N. d. A. : bizarres et hilarantes).

Un Tour du monde à 361 degrés

Crédits Plonk et Replonk /   Editions Hoebeke

Crédits Plonk et Replonk / Editions Hoebeke

Chacun a une attribution bien spécifique : Plonk plante le clou d’un humour impertinent aux saveurs dada douces-amères ; Replonk l’enfonce et le troisième, l’Esperluette, ferme le cercle en tendant le clou suivant à Plonk. Parmi eux, qui est Plonk ou Replonk ? Le mystère n’a toujours pas été éclairci. Quoiqu’il en soit, avec eux, le quotidien le plus fade pétille de bonne humeur. Sur leurs photomontages, les trois joyeux drilles transforment le gentil lapin Pan-Pan en « pitbull de Garennes », font passer à la postérité la « classe d’hyperactifs de Melle Bemolle » ou inventent la « plieuse de bananes tournant à plein régime ». Décliné en cartes, livres, bandes-dessinées, calendriers, T-shirts et même en nains de jardin avec « bétonnage de sécurité », l’univers du trio suisse réalise aussi un petit tour de France en expositions. Du 15 janvier au 14 février, la galerie Lillebonne se laisse séduire par les œuvres piquantes des trois compères. Suite à la sortie du livre « Monuments durables et métiers éphémères » en octobre dernier aux éditions Hoëbeke, l’exposition nancéienne va exploiter le filon avec deux thématiques phares du collectif : « les Merveilles du monde » et « les petits métiers d’ici et d’ailleurs ».

À dada sur Monty Python

Crédits Plonk et Replonk /   Editions Hoebeke

Crédits Plonk et Replonk / Editions Hoebeke

Dans la première catégorie, les visiteurs feront un voyage extraordinaire et verront d’un œil nouveau les beautés de la planète comme le « premier toboggan du jeune Tout Ankh Amon ». Dans la seconde, ils découvriront des métiers (très) oubliés tels « la ravaudeuse de sabliers » ou l’impressionnant « cracheur d’eau ». À la manière du peintre surréaliste Magritte, ils aiment détourner les images. Ils superposent, retouchent et recolorisent ainsi des photographies issues d’archives. Assaisonnées d’un soupçon d’anticonformisme, d’une bonne dose d’absurde, les cartes postales ainsi créées semblent le résultat d’un cocktail où les Monty  Python se mélangent à Pierre Desproges. Les frères Froidevaux revendiquent aussi comme influence les dessins doucement toqués de Gary Larson. Avec plus de quatre cents cartes humoristiques, ils ont imaginé de quoi alimenter une année entière de rires en cascade. Car oui, le rire est bien le dada de Plonk et Replonk.

Exposition « Monuments durables et métiers éphémères » du 15 janvier au 14 février à la galerie Lillebonne.
Cet article est paru dans le Lorraine Magazine #41 : http://www.lorrainemag.com/.

Jacky au pays de Davis

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Depuis les débuts des Nancy Jazz Pulsations, Jacky Joannès est l’œil du festival. En coulisses ou sur scène, il prend les musiciens sur le vif et fige sur pellicule une bibliothèque de souvenirs musicaux. Cette année pour la 41ème édition, il offre un flashback photographique sur le cru 2013 des NJP et du Manu Jazz Club. Rencontre.

« Quand je regarde mes photographies, je revis les concerts auxquels j’ai assisté. D’abord avec  le développement de la pellicule, puis avec le tirage sur planche contact, à chaque étape je retrouve les sensations et les émotions de  ce moment particulier », s’émerveille Jacky Joannès. Photographe indépendant depuis 1991, son objectif accompagne les Nancy Jazz Pulsations depuis leurs débuts en 1973. Le jazz est son premier amour et à travers son activité, il conjugue deux autres passions : le spectacle vivant et la photographie.

Sentimental jazz

Un peu comme Alice au pays des merveilles, Jacky Joannès est tombé face à ses idoles en couvrant les différentes éditions des NJP. Un des premiers noms qui lui vient en tête : Miles Davis, le trompettiste magicien de la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud (1957), des albums Kind of blue, Bitches Brew ou Tutu. Dans l’exposition « Pulsations », présentée au Centre Intercommunal Laxou Maxéville, les visiteurs pourront en retrouver d’autres tels Ibrahim Maalouf, Christian Scott et encore Kenny Garrett, venus au festival l’année dernière. Au fil des années, le photographe a eu la chance de rencontrer ces musiciens et de capturer leurs expressions, gestes ou mimiques. « Quand on connaît les artistes, on peut parfois anticiper leurs mouvements. Mais pour capter ces instants uniques, où tout converge, attitude, lumière et ambiance, il faut suivre son instinct », raconte-t-il. En musique tout comme en photographie, tout est question d’alchimie.

L’éclat du son

Il a aussi découvert de jeunes jazzmen aux potentiels explosifs. Au fur et à mesure des festivals, il a pu en voir évoluer certains. « J’ai assisté à divers concerts de Christian Scott, trompettiste américain. Avec le temps il a pris du souffle et de la puissance », remarque Jacky Joannès. D’ailleurs il trouve plus de plaisir encore dans l’éclat des trompettes ou des saxophones. Dans de nombreux portraits de « Pulsations » il vient caresser ces instruments à vent au son puissant du bout de son objectif. Il a aussi traversé les âges du jazz avec une passion intacte : jazz Nouvelle-Orléans, bebop, free jazz… « Les musiciens de la jeune génération reprennent des répertoires de grands du jazz, de Coltrane, Monk ou Mingus. Mais ils les emmènent ailleurs. Aujourd’hui on mixe les différents courants : jazz rock ou fusion, groove, free jazz avec des musiques du monde », continue-t-il. Pour lui, la photographie est un témoignage. Mais à l’écouter parler de ses figures mythiques, cela sonne plus comme un hommage, une preuve d’amour et d’admiration. Et telle Alice, il courra d’autres lapins musicaux, toujours à la recherche du cliché parfait.

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« Pulsations », jusqu’au 20 octobre au Centre Intercommunal Laxou Maxéville. Plus d’infos : http://www.nancyjazzpulsations.com/.

Des cabanes pas comme les autres

© Patrick Gratien-Marin

© Patrick Gratien-Marin

Jusqu’au 27 avril, les coteaux de Malzéville dévoilent certains de leurs secrets avec l’exposition « Terres de Cabanes ». La Douëra expose des photographies de ces joyaux d’un patrimoine populaire souvent sous-estimé.

Sur les coteaux de Malzéville, depuis la première guerre mondiale, des cabanes ont poussé lentement à l’abri de la ville. Au départ, il y avait juste des parcelles de terre, des espaces d’incubation pour les cultures à venir. Et puis ces lopins ont été cultivés, modelés à l’image de leurs jardiniers. Plus ou moins rapidement, ces derniers y ont construit des abris, simples réduits à outils ou petits chalets confortables pour le week-end.  Il y a un an Émeline Curien découvre ces petits bijoux d’architecture populaire et les montre au photographe Patrick Gratien-Marin. « Quand j’ai vu ces cabanes, je me suis dit qu’il était important de garder la trace de ce territoire en perpétuelle mutation. Et puis, il faut conserver la mémoire des personnes qui les ont construites », raconte Émeline Curien. Patrick Gratien-Marin saute à pieds joint dans le projet, emporté par « l’émotion que ces constructions dégagent » et fait plusieurs allers-retours de Paris à Malzéville.

Comme un petit animal en alerte

Au bout d’un an de prospection et de balades sur les sentiers des coteaux, le photographe ramène des milliers d’images des 257 cabanes répertoriées. « Parfois je passais cinq heures d’affilée dans la zone pour les photographier. Pour trouver les meilleurs points de vue, tu deviens un petit animal en alerte : tu tournes autour des clôtures, reviens sur tes pas. C’est un voyage avec des sensations différentes d’une heure à l’autre. Tu ne sais jamais ce qui va t’attendre », s’enthousiasme Patrick Gratien-Marin. Pour l’exposition, 500 clichés sont retenus. Ils permettent de dresser un portrait de ces innombrables assemblages. Émeline Curien, enseignante à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy, les a observées à la loupe et a inventorié les différentes techniques et matières de construction. Simples plaques de taule, planches de bois, parpaings, les jardiniers-constructeurs varient les matériaux en fonction de leurs moyens et de leur savoir-faire. Certains réalisent d’ingénieux montages à partir d’éléments récupérés : une nappe pour assurer l’étanchéité du toit, une baignoire usagée pour recueillir l’eau de pluie, un transformateur électrique détourné de son usage originel… D’autres sont presque des résidences secondaires avec les volets en bois et les fenêtres.

Le mystère s’épaissit

Surtout, dans et autour de ces cabanes, le promeneur peut imaginer la vie qui les faisait palpiter auparavant. La plupart est en ruine ou à l’abandon : soit à cause du manque d’eau, soit délaissées par les générations suivant les premiers jardiniers. Ces bâtisses disparates intriguent et émeuvent. Selon Patrick Gratien-Marin, elles sont comme « des personnages » : « elles vibrent des instants vécus ici par leurs propriétaires, entre le temps dédié à la culture et celui accordé au repos. Parfois elles ne nous acceptent pas tout de suite, ne se laissent pas facilement approcher, tout comme un être humain ». De temps en temps, les cabanes cessent d’être des constructions. Elle se transforment en un tableau abstrait composé des couleurs du lichen rampant sur les murs de bois, de la rouille envahissant la taule ondulée, de la peinture craquelée, blanche, bordeaux ou bleue, ajoutée pour personnaliser les extérieurs. La nature reprend ses droits : la végétation se densifie sur certaines parcelles et les animaux trouvent de nouvelles cachettes pour s’installer. Mais après un an d’exploration, Émeline Curien et Patrick Gratien-Marin n’ont pas encore déchiffré tous les mystères enfermés dans ces cabanes. Ils ont pourtant en tête d’autres balades dans la région des Mille Étangs en Haut-de-Saône, autour des jardins partagés à Paris et des zones à défendre de Bretagne. Là-bas d’autres cabanes les attendent. L’exposition « Terres de cabanes »  raconte l’histoire d’un territoire, qui fait écho au-delà des coteaux de Malzéville, en Lorraine et ailleurs. Les cabanes, elles, ont encore beaucoup à dire ; encore faut-il savoir les écouter.

« Terres de cabanes » jusqu’au 27 avril à la Douëra, 2, rue du Lion d’or à Malzéville.

Émeline Curien propose une causerie sur le thème « l’empreinte des jardiniers-constructeurs » le samedi 19 avril à 18h à la Douëra.

Cet article est paru dans le Lorraine Magazine #26 : http://www.lorrainemag.com/.

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