Sous la surface

Le jumbo fore sur le front de taille (bout de la galerie en exploitation) 42 trous de 4 m de profondeur dans lesquels l'explosif est ensuite inséré @PC

Le jumbo fore sur le front de taille (bout de la galerie en exploitation) 42 trous de 4 m de profondeur dans lesquels l’explosif est ensuite inséré @PC

Autrefois produit de luxe, le sel envahit aujourd’hui notre quotidien, des fromages sur nos tables aux dentifrices de nos salles de bain. En hiver, chaque année, les routes de France en absorbent avec gloutonnerie 1 200 000 tonnes. Ce sel gemme, utilisé pour le déneigement, est prélevé en grandes quantités dans les sous-sols de Varangéville et Saint-Nicolas-de-Port. Actif depuis 1856, le site exploité par  la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l’Est (CSME) abrite la seule mine de sel de France. Descente à 160 mètres de profondeur pour en explorer les dédales.

« Alors, c’est la première fois que vous descendez dans une mine ? », me demande Christophe, chef porion (contremaître) de la mine Saint-Nicolas. « Oui », lui répond-je avec le sourire, mais un peu mal à l’aise. Car ce trajet dans les boyaux de la terre, je n’aurai à le faire qu’une fois. Dans la mine de sel de Varangéville, cinquante hommes descendent quotidiennement. De cinq heures le matin à huit heures quarante le soir, trois équipes se relaient et extirpent du gisement salifère jusqu’à 2 500 tonnes de gemmes. À l’année, la mine a une capacité de production d’environ 500 000 tonnes et fournit les zones sensibles. Plus le froid hivernal s’incruste et plus les camions font la ronde sur le site de la CSME, attendant leur tour parfois des heures. La compagnie produit aussi du sel raffiné, provenant des champs de sondage, et le réserve pour les tables des particuliers, l’agriculture et l’industrie. Celui extrait dans la mine ne servira qu’à déneiger les voies de circulation.

Dans la cage

Dans son bureau, Thierry Chevrier, directeur du site CSME de Varangéville, souligne sur la carte l’étendue du gisement salifère lorrain. « Il s’étend de Varangéville jusqu’à Reims. Là-bas, il s’enfonce à 3 000 mètres et est donc moins facile d’accès. Ici, à l’Est, il est le moins profond », note-t-il. Après avoir réalisé le tour des stocks de surface, je m’apprête à découvrir le visage souterrain du complexe d’exploitation, accompagnée par Didier Casanova, responsable de la mine. Il est 10 heures et la cage s’ébranle. Tout passe par ce monte-charge d’un mètre quarante sur un mètre quarante : hommes, machines et productions. «  Les engins sont entièrement démantelés puis remontés en bas. Les pneus, par exemple, sont passés dans des sortes de gros gaufriers qui les aplatissent », explique Didier Casanova. Pendant la descente, les oreilles se bouchent un peu. En guise de porte, des rideaux de toile cirée épaisse ferment le drôle d’ascenseur. Ils bougent légèrement pendant le trajet et émettent des petits cliquetis réguliers puis plus rien. Nous sommes arrivés.

15 ° à l’ombre

En surface, les températures affichent des valeurs négatives mais ici, à 160 mètres en-dessous de la terre, il fait sec et doux, environ 15 ° Celsius.  « C’est très différent d’une mine de charbon. Ici la présence de machines fonctionnant au fuel n’est pas un danger et il n’y a pas de grisou », indique Christophe, qui a débuté sa carrière dans une houillère de La Houve. Le puits actuel mène au carreau Cauroy 2, parcelle exploitée jusqu’en 2025. Pour creuser les galeries de cette dernière, la CSME utilise la méthode des chambres et des piliers. « Bien sûr, l’ennemi du sel, c’est l’eau. Entre chaque cavité creusée, on laisse des piliers de 29 mètres carrés pour stabiliser le plafond et donc éviter les infiltrations », décrit le responsable de la mine. « En fait, notre métier consiste principalement à creuser des galeries », ajoute-t-il. Chaque année, ces dernières s’allongent de 160 à 170 mètres. Pour arriver au front de taille, il faut parcourir des kilomètres de boyaux de treize mètres de large sur quatre de haut. Il y fait sombre et la lampe accrochée aux casques des hommes n’est pas de trop. Dans certains secteurs, là où les machines ne projettent pas leur lumière, l’obscurité est totale. Avec Didier Casanova, nous allons prendre le chemin inverse à celui des gemmes.

Là où l’air nous porte

De la poudre de sel couvre le sol. Par endroits, à force de passages, il s’est cristallisé et forme paradoxalement des plaques luisantes comme du verglas. « Celui qui n’est jamais tombé, n’est jamais allé au fond » me rassure-t-il. Premier arrêt aux installations de broyage et criblage. Les gemmes y arrivent par blocs sur des convoyeurs à bandes, sortes de tapis roulants, et sont ensuite réduites encore et encore jusqu’à faire moins de cinq millimètres. Pour atteindre le front de taille, il faut passer par un sas. Mon guide ferme soigneusement les portes derrière nous et s’explique : « Cela sert à guider l’air là où on veut qu’il aille, vers les galeries plus éloignées. Sinon, il prend le chemin le plus facile ». Autrement dit, pas de sas, pas d’oxygène… Au détour d’un boyau sombre, les lumières d’une chargeuse-transporteuse nous éblouissent. Cette grosse machine récupère les blocs de sel après les tirs d’explosifs effectués par la dernière équipe de la journée à 20 heures 40. « Il faut environ cinq heures pour que les fumées du mélange nitrate-fuel se dissipent. La dernière équipe pose donc les charges et s’en va. Le tir est déclenché et le lendemain matin, on récupère les gemmes extraites », détaille le responsable de la mine.

Étrange bas-relief

Plus loin le « jumbo de foration » fore des trous profonds de quatre mètres dans lesquels seront insérés plus tard les explosifs. Autre galerie, autre machine tout aussi énorme : la haveuse. Cette gigantesque tronçonneuse sert à percer une saignée horizontale sur toute la largeur du front de taille et au bas de celui-ci. Avec le havage, nous sommes presque arrivés au début du voyage du sel dans la mine Saint-Nicolas. Au retour, en remontant les galeries pour rejoindre la cage, nous passons près des stocks souterrains : des monceaux de sel attendent d’être remontés à la surface. Comme nous. Mais avant, près de l’entrée du puits, Didier Casanova me montre une paroi. Sur celle-ci, des entailles parallèles, précises et régulières ont été réalisées, étrange bas-relief. « Avec quelle machine pensez-vous que cela a été fait ? ». Je réponds une stupidité. Je ne sais pas. Il sort alors d’un wagon un vieux cadre poussiéreux. Dessous, une photographie en noir et blanc montre un mineur abattant le sel de gemme avec un pic. La machine humaine.

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