La méridienne du coeur

Dunkerque plage - 2° 20’ 41 - 51° 03’ 38 - Alt 4 m - Crédits Jean-Michel Leligny

Dunkerque plage – 2° 20’ 41 – 51° 03’ 38 – Alt 4 m – Crédits Jean-Michel Leligny

Sur la route, avec juste un vélo et l’envie d’explorer la France autrement, Jean-Michel Leligny est parti la photographier le temps d’un été. Sur 1800 km, il a longé le méridien de Paris, de Dunkerque jusqu’à la frontière espagnole. Voyage à contretemps. 

2°20, la longitude du méridien de Paris. Il s’étend de Dunkerque dans le Nord à Prats-de-Mollo-la-Preste sur la frontière espagnole au sud. Depuis l’an 2000, il a repris des formes et des couleurs sous l’impulsion de l’architecte Paul Chemetov. Le méridien de Paris s’est transformé en Méridienne verte, bordée d’arbres et de plaques, qui la matérialisent dans les villes ou sur les routes. Au cours de l’été 2011, Jean-Michel Leligny l’a longée avec pour seule compagnie son appareil photo et un VTT. Il en a ramené des photographies réunies dans l’ouvrage « 2°20. La France par le milieu ». « J’ai toujours été fasciné par les gens qui réalisaient un tour du monde en vélo. Pour un greffé du cœur comme moi, ce rêve était inaccessible », raconte le journaliste et photographe normand. Cela ne l’empêche pas de se lancer dans ce projet photographique sur cette « France du milieu ». Le choix du vélo comme mode de déplacement devient vite une évidence : « En voyageant ainsi, on est plus attentif à ce qui nous entoure et on a plus de temps pour découvrir des banalités. J’ai pu photographier ce que les gens voient tous les jours mais ne remarquent plus ».

Désert

Bellegarde en Marche - 2° 17’ 91 - 45° 59’ 25 - Alt 624 m - Crédits Jean-Michel Leligny

Bellegarde en Marche – 2° 17’ 91 – 45° 59’ 25 – Alt 624 m – Crédits Jean-Michel Leligny

Première photo et déjà l’esprit de l’expédition à venir se fige sur la pellicule. Sur un parking vide, coincé entre la plage de Dunkerque et les usines, le vendeur de glace attend des clients qui ne viendront pas. En ce jour de juillet, il fait froid. Cet  Espagnol ayant fui son pays sera le premier d’une longue série de portraits. Solitaire sur les routes d’une France estivale endormie, Jean-Michel Leligny se « nettoie l’œil » et prend le temps de s’intéresser à ces Français de la méridienne. À chaque rencontre, à chaque arrêt, le photographe ne prend qu’un seul cliché puis reprend sa course au bruit des pneus sur le bitume et du cliquètement du pédalier. « J’ai parfois eu l’impression de traverser un désert, un pays abandonné où il n’y a plus de vie. En été, les gens ne sortent presque pas dehors. Du coup, ceux que j’ai photographiés sont d’une certaine typologie. Ils ont le temps de s’arrêter un instant et de me parler d’eux. Certaines rencontres m’ont foutu le cafard, d’autres m’ont enthousiasmé. Mais de toute façon, la photographie permet toujours d’établir un lien », se remémore-t-il.

Péripéties

Herlin le Sec - 2° 19’ 80 - 50° 21’ 85 - Alt 146 m - Crédits Jean-Michel Leligny

Herlin le Sec – 2° 19’ 80 – 50° 21’ 85 – Alt 146 m – Crédits Jean-Michel Leligny

Le challenge à relever est aussi sportif : 1800 km à pédaler en seulement un mois, entre juillet et août. Pour ce cycliste amateur, le défi était donc de taille. Son VTT est un vieux compagnon de balade aménagé en vélo de route, avec des portes bagages étanches pour son appareil et une tente pour camper. En chemin, son destrier métallique se révèle légèrement capricieux. « En fait je n’étais pas si bien préparé. La veille du départ, j’ai acheté une chambre à air d’urgence, qui s’est révélée poreuse, et une pompe à vélo, qui fonctionnait mal. Les premiers jours je n’ai pas arrêté de crever. Une fois arrivé à Paris, je me suis aussitôt rendu au marché aux puces et un marchand de vélo m’a dépanné avec un meilleur matériel », explique-t-il.  Paradoxalement, dans ce voyage riche de rencontres, un « vide de sens » s’installe : centres villes abandonnés, périphéries surpeuplées et urbanisme sans logique. Une image synthétise cette idée : un rond-point comme il en existe tant, inutile au milieu d’une campagne défigurée. Sur ses deux roues, Jean-Michel Leligny n’a peut-être pas réaliser son tour du monde mais il a su capter la France du milieu avec justesse, marquée tour à tour par la solitude ou la douceur de vivre. Et le temps, sur ses clichés, semble presque palpable… Il faut juste le chercher dans l’espace entre ses personnages et le cadre.

« 2°20. La France par le milieu », de Jean-Michel Leligny est paru aux Éditions de Juillet et a fait l’objet de plusieurs expositions dont une à la dernière Biennale de Nancy. Plus d’informations : 

http://www.editionsdejuillet.com/collections/photographies/products/2-20-la-france-par-le-milieu

Promenons-nous dans les bois

Sapinière des Vosges. Crédits : C. Pocachard_ONF

Avec ses forêts à perte de vue, des Vosges à la Meuse, la Lorraine est une des plus importantes régions forestières françaises. De l’arbre à sa transformation, suivons les méandres de la filière bois lorraine.

Selon les chiffres du Gipeblor (Groupe interprofessionnel de promotion de l’économie du bois en Lorraine), la surface boisée en Lorraine correspond à 10 % de celle nationale. Sur les 2,4 millions d’hectares régionaux, 36 % sont des forêts. Deux départements gagnent haut la main la compétition du plus grand taux de boisement. Sans surprise les Vosges obtiennent la médaille d’or, avec 48 % du territoire recouvert de forêt, et la Meuse les suit de près. Chaque zone a sa spécificité. Les sylves vosgiennes abritent essentiellement des résineux, pins ou sapins. Quant à la Meuse, elle est la première productrice de hêtres. Du bois de chauffage, du papier, du mobilier, des éléments de construction destinés au bâtiment, les arbres lorrains engendrent de drôles d’enfants mais sont des ressources à surveiller avec attention.

L’ONF, une nounou efficace

Les forêts lorraines ont été durement touchées par les tempêtes Lothar et Martin en 1999. Dans la région, selon l’inventaire national forestier de 2001, 29 480 000 m³ de bois ont été détruits. Les conséquences de ce désastre naturel se font encore sentir plus de dix ans après. Pour Gipeblor, les effets de l’ouragan « conduisent aujourd’hui et pour les quinze ans qui viennent à travailler avec un potentiel forestier réduit d’environ un tiers »1. Sur les 869 000 hectares de futaies régionales, 346 000 sont gérés par des propriétaires privés ; 556 000 sont entre les mains de l’Office National des Forêts. L’organisme a un rôle prépondérant dans l’entretien des bois et la préservation de la biodiversité locale. « Les forêts sont très bien exploitées ; il pleut beaucoup dans notre région et le bois y est de très belle qualité », commente Dominique Roitel, dirigeant de Henryot et Cie, manufacture de chaises vosgiennes. La richesse de la Lorraine réside dans ce dosage subtil entre son climat humide, la variété de ses espèces et le travail de l’ONF pour sauvegarder cet équilibre naturel fragile. Pour cela, il lui faut parfois sacrifier certains arbres, en replanter ou nettoyer des parcelles de terrains.

La filière bois en Lorraine : un acteur économique de premier plan

Avec ce potentiel vert à portée de main, la Lorraine est en deuxième position dans la production sylvicole nationale. Ce capital, la région a su en faire un moteur économique. La filière bois lui rapporte 1,5 milliards d’euros et représente 28 % des emplois dans les Vosges, 25 % en Meuse. Elle englobe des filières disparates : énergie biomasse, papeteries, industries de l’ameublement, bâtiment… Pendant longtemps, les productions traditionnelles ont porté à bout de bras l’économie des filières du bois. Cela dit, la Lorraine ne se repose pas sur ses lauriers et tente d’impulser un nouvel élan en développant des pôles d’innovation et de recherche. L’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) participe à ce mouvement en lien avec le monde de l’entreprise. Écosystèmes forestiers, interaction entre les arbres et les micro-organismes, de nombreux aspects des forêts sont à l’étude. Symbole de la collaboration recherche-entreprise, le Lermab (laboratoire d’études et de recherche sur la matière bois) met ses connaissances au service de centres de transfert technologique comme le CRITT Bois (Centre Régional d’Innovation et de Transferts Technologiques des industries du bois) à Épinal ou le Cetelor (Centre d’Essais TExtile LORrain). L’avenir de la filière se prépare aussi dans des écoles spécialisées comme l’ENSTIB (l’École nationale supérieure des technologies et industries du bois) à Épinal. Ingénierie, artisanat d’art, le bois cultive diverses formes qui mènent toutes à l’excellence.

1 Sur : http://www.gipeblor.com/.

Des entreprises à fleur de forêt

Du barreau de chaise aux murs de la maison, le bois en Lorraine habille bien des idées. Les industriels lorrains ont su marier tradition et innovation et réussissent à se démarquer. Rencontre avec trois entreprises qui gravent dans le bois un parcours d’excellence.

Henryot et Cie : le jeu des trônes de bois

fauteuil Cerf - Crédits Henryot et Cie

fauteuil Cerf – Crédits Henryot et Cie

« Fondée en 1867 par mon arrière-arrière-grand-père, Clément Henryot, notre manufacture de chaises est la plus ancienne des Vosges, de France et même d’Europe », assure Dominique Roitel, directeur d’Henryot et Cie. Installée à Liffol-le-Grand, fief de l’ameublement lorrain, l’entreprise familiale a su entretenir son héritage tout en le faisant entrer dans l’ère moderne. La collection des débuts, constituée de sièges Napoléon III, s’est étoffée à mesure du temps et des modes : Art Déco ou Art Nouveau, style Louis XV ou Directoire, ou encore modèles au design contemporain. Aujourd’hui, Henryot et Cie est le fournisseur de maisons de haute couture et de palaces. Les designers font aussi appel à la manufacture liffoloise pour faire prendre corps à leurs idées. Le secret de cette dernière : le savoir-faire de ses soixante ouvriers, capables de revisiter des classiques comme de conjuguer la marque au présent. « 80 % de notre production est du sur-mesure », ajoute M. Roitel. Parmi les créations récentes, la ligne H surprend. Dominique Henryot a lui-même imaginé des modèles pleins de fantaisie et de grâce : une chaise Black Swan, aux pieds chaussés de patins de danse, ou un siège dont le dos redessine les ramures d’un cerf.

Des ouvriers aux mains d’or

Haut de gamme, les chaises Henryot et Cie le sont, tout comme ses ouvriers. La plupart vient de formations vosgiennes reconnues comme la Section d’Enseignement Professionnel de Neufchâteau, spécialisée en menuiserie de siège. La réputation de la manufacture et de ses mains d’or attire aussi des talents de toute la France. Pour Dominique Roitel, l’autre force de son entreprise réside dans l’essence de hêtre. « On a la chance d’avoir notre matière première ici. Autant dire que notre empreinte carbone est très faible. On est en plein dans le développement durable », détaille-t-il. En 150 ans, Henryot et Cie a parcouru un long chemin, sans fléchir, et continue d’accrocher sur le dos de ses sièges d’autres noms prestigieux : Garcia, Starck, Putman et Pinto. Quant aux séants des grands de ce monde, ils ont dû s’asseoir un jour ou l’autre sur ces chaises lorraines aux charmes inépuisables.

Innov’Habitat : le coup de jeune des constructions en bois

Maison Yutz - Crédits Innov'Habitat

Maison Yutz – Crédits Innov’Habitat

La cabane de bois au fond de la forêt a bien changé. Aujourd’hui, la fragile construction bricolée est reléguée au fond des jardins, servant d’abri à outils et a été remplacée par des maisons d’architectes. Depuis 2006, Innov’Habitat a participé à la conception de deux cents bâtiments en Lorraine, Allemagne ou Luxembourg. Avec une équipe d’une quinzaine de professionnels, constituée d’architectes, ingénieurs bois ou conducteurs de travaux, l’entreprise prend en charge un projet de A à Z. « Nous sommes spécialisés dans les maisons à très basse consommation énergétique et en ossature bois », révèle Emmanuel Worms, gérant et ingénieur conseil de la société implantée à Saint-Avold. Ce type de constructions présente plusieurs avantages : elles permettent d’user très peu d’eau pendant la durée du chantier et se bâtissent très rapidement. Il n’est pas question de renoncer à l’esthétique pour autant. Les styles architecturaux proposés par les experts Innov’Habitat sont modernes et personnalisables. Revêtement en bois ou crêpis, esprit naturel ou coloré, chaque propriétaire trouve son bonheur.

Une maison 2.0

Dans une construction avec ossature bois, les essences utilisées sont choisies pour leurs propriétés. « Pour les montants, on utilise des résineux (pin, sapin). Ce sont des bois secs qui ne bougent pas dans le temps et ne demandent pas d’entretien. Pour le revêtement, on mise sur des bois de classe supérieure, imputrescibles comme le mélèze », explique Emmanuel Worms. En plus d’être économes en ressources énergétiques, les bâtiments élaborés par Innov’Habitat peuvent même offrir un complément d’argent. Avec l’installation de panneaux solaires, le budget chauffage ne sort plus de la poche ; au contraire, il a plutôt tendance à y rentrer. L’entreprise mise sur d’autres innovations qui transforment les projets Innov’Habitat en maisons 2.0. Dans le processus de conception, les membres de l’équipe projettent la consommation énergétique future grâce à un logiciel de stimulation thermique. Une fois les quatre murs érigés, le système VMC double flux assainit l’air intérieur et la maison devient connectée, « gérée à distance par ordinateur ou mobile ». Entre confort, respect de l’environnement et modernité, les maisons en bois ont trouvé leur place. La société Innov’Habitat continue quant à elle de promouvoir ses constructions « raisonnées ». Trente d’entre elles poussent tous les ans.

In’bô : à la recherche de sensations fortes

Vélo en bambou - Crédits In'bô

Vélo en bambou – Crédits In’bô

L’aventure d’In’bô ressemble à un conte de fées made in Lorraine. L’idée d’une entreprise de fabrication d’articles de sport en bois germe en 2013 dans les crânes de cinq étudiants ingénieurs : Antoine Cochennec, Aurèle Charlet, Robin Féron, Pierre-Thomas Leclaire et Quentin Le Jannou. La rencontre se déroule pour quatre d’entre eux à l’ENSTIB, l’École nationale supérieure des industries et technologies du bois d’Épinal. Mais la réunion des cinq se fait surtout autour d’une passion : celle des sports de glisse. Pendant leur formation, ils créent lors propres planches de skate ou de surf sur les machines de leur école. De là à en créer pour les autres, il n’y a qu’un pas que ces jeunes entrepreneurs franchissent rapidement. Le succès ne se fait pas attendre, à leur grande surprise. Ils gagnent d’abord un concours de création d’entreprise puis début 2014 lancent leur projet de financement participatif sur la plateforme Ulule. Au lieu des 9000 € espérés, ils récoltent 60 000 €. Soutenu par « Terre de Hêtre », un pôle d’excellence chaperonné par le Pays d’Épinal Cœur des Vosges, et intégré à la couveuse Pacelor, leur projet a depuis franchi d’autres étapes : le lancement de la boutique en ligne en juillet 2014 et des partenariats avec des magasins à Metz, Saint-Denis d’Oléron et ailleurs.

La course aux médailles

In’bô ne produit que des articles cent pour cent naturels et faits main. Les longboards sont par exemple réalisés en hêtre, bois typique des Vosges. « On veut fabriquer des équipements qui sont à la fois techniques et esthétiques. Pour les longboards, on se démarque d’autres fabricants par le travail de marqueterie et l’utilisation de fibres de lin », raconte Aurèle Charlet. Un autre produit phare d’In’bô, le vélo en bamboo, prend part à leur réussite. « Le bamboo est un matériau très léger car creux. Les jonctions sont en fibres de lin pour ne pas rajouter du poids aux câbles. Il est possible de se rapprocher de la légèreté du vélo en carbone », continue Aurèle. Et ce bolide a donné des ailes à Thibaud Lhenry, coureur cycliste dijonnais. Il a remporté avec un vélo signé In’bô la course du Red Hook Criterium de Brooklyn (USA) en mars dernier et depuis il enchaîne les victoires. La dernière en date : une troisième place sur le podium du Red Hook Crit Barcelone le 30 août 2014. In’bô décroche des médailles et construit une belle réputation grâce à des ambassadeurs de choix. Un autre coureur, Rémi Pompanon, a rejoint l’aventure il y a peu. Mais surtout, l’entreprise construit une autre image de la filière bois en Lorraine, une image faite d’audace et de dynamisme.

La boutique en ligne est ouverte à cette adresse : http://inbo.fr/shop/fr/.

Cet article est paru dans le Lorraine Magazine #33 : http://www.lorrainemag.com/.

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